Peindre un monde – AN ELEPHANT SITTING STILL de Hu Bo (2019)

An elephant sitting still, film de 3h50min, contemplatif et désabusé, qui prend place dans une ville chinoise de trois cent mille âmes – autant dire un patelin dans un tel pays. Un adolescent, une adolescente, un jeune homme et un vieillard vont se croiser dans une journée morose, rythmée par quelques drames qui vont les plonger un peu plus dans le pessimisme.

Ce film est une grande fresque moderne, globale et tragique. Mais elle est aussi la seule et unique œuvre de cinéma de Hu Bo, jeune écrivain de 29 ans qui s’est donné la mort une fois le montage terminé. Chaque mot, article sur ce film en fait état. Il est à vrai dire difficile de ne pas voir en An elephant sitting still l’ultime ressenti sur le monde d’un artiste profondément triste.

Seule une dizaine de copies est exploitée dans les salles de cinéma en France. Pourtant, les critiques et cinéphiles de tous bords sont assez dithyrambiques quant à la qualité intrinsèque de ce long-métrage. An elephant sitting still est un ressenti, profond et froid, d’un artiste, mais de quoi parle-t-il au juste ?

AN ELEPHANT SITTING STILL

Titre original : 大象席地而坐, Da xiang xi di er zuo
Réalisation : Hu Bo
Direction de la photographie : Fan Chao
Musique : Hua Lun
Société de production : Dongchun Films
Langue : Mandarin
Durée : 3h50min
Année de production : 2017
Date de sortie française : 9 janvier 2019
Avec : Zhang Yu – Peng Yuchang – Wang Yumen – Liu Congxi

 

Un jour, un quotidien, le temps, un ressenti

C’en est finalement étonnant, mais ce film, pourtant long, ne se déroule que pendant une journée. Autant dire que la temporalité et l’enchainement des séquences est assez inédit. Ainsi durant une journée, du matin dans la fumée de cigarettes, jusque tard la nuit à l’extérieur d’un bus, nous suivons un quotidien, celui d’une typologie de Chinois, finalement peu étudiée dans le cinéma chinois. Zhang Yimou, Chen Kaige et Jia Zhangke, les cinéastes chinois les plus éminents, sont unanimement reconnus pour leur portrait de la Chine paysanne et modeste, alors que les C-drama et autres comédies mettent à l’honneur les stars du show-business, les étendards de la Chine moderne et aisée.

Hu Bo, lui, met en lumière les gens des petites villes, leur école de quartier, la petite délinquance, les bruits de couloir, les conflits familiaux, la pauvreté des aires urbaines ou encore les quelques gens moins démunis qui parviennent à imposer un semblant d’influence. Ce genre de microcosme, nous le trouvons à peu près partout dans le monde, et en cela, Hu Bo ne réalise pas le portrait de la Chine en particulier. Son message, leitmotiv présent à chaque séquence : « ailleurs, ce n’est pas mieux », prend tout son sens. Hu Bo évoque le quotidien écrasant des hommes, qu’ils soient jeunes, moins jeunes, vieux, où aucun rêve n’est pas même souhaité. Aller à l’école ? La plupart des élèves ne s’intégrera pas professionnellement. Se défendre d’un chantage ? C’est au risque d’une bagarre aux conséquences dramatiques. Coucher avec une femme pour oublier son mal-être ? C’est porter le coup de grâce à son mari. Ses personnages luttent contre le quotidien pour ne pas faire naufrage complètement. Et en cela, la durée du film, qui dilate la temporalité vers un rythme plus « réaliste », plus proche de la complexité de l’environnement des protagonistes, est fort à propos.

Le style de prise d’image, aussi, va dans ce sens. Il y a d’une part beaucoup de plans qui suivent les personnages de dos, et de telle manière que si le caméraman était un personnage du film, il serait plus petit que le personnage qu’il suit. À cela s’ajoutent les gros plans sur les visages et le flou des décors et des personnages secondaires ; il en résulte une vision tronquée, centrée sur le moi des personnages, sans beauté extérieure ni lumière vive : Hu Bo s’attarde sur le ressenti des personnages, sur les émotions qu’ils vivent à l’instant où ils les vivent, à travers un environnement brouillé par le manque d’intérêt qu’ils leur manifestent.

L’image est donc filmée et vécue à échelle de personnage, et même presque au niveau de leur esprit seulement, de leur introspection, passant de l’un à l’autre pour étendre l’effet dépressif à un peuple entier. Leur manière d’être transparait à l’écran, leur visage fermé montre bien des choses : l’intériorisation de la souffrance quotidienne, l’acceptation de son sort, pas de haine vis-à-vis d’adversaires ou d’une quelconque autorité – ce qui en fait une analyse sociale bien différente de A touch of sin de Jia Zhangke où clairement, l’autorité chinoise était décrite comme une usine à violence.

À travers cette gestion du temps et du style d’image abordé, il est facile à comprendre que An elephant sitting still est le témoin d’un désenchantement général.

Désenchantement et dramaturgie

An elephant sitting still est un donc film désenchanté. Ce qui le caractérise le mieux, c’est qu’il n’y a aucune réponse possible au malheur. La preuve en est, le seul but, la seule fantaisie poursuivie par certains des protagonistes, est d’aller voir un éléphant, assis, éternellement malheureux, à Manzhouli, une ville voisine. Leur objectif, c’est de se regarder dans le miroir et se contempler : l’éléphant, c’est eux. Comme une ultime preuve que tout va mal et qu’il n’y a rien à faire, d’autant que s’y rendre n’a rien de facile. À l’image de Still life de Jia Zhangke, tout paraît loin et il en coûte de partir, y compris financièrement.

Le film est parsemé d’éléments dramatiques et tragiques : des suicides, des morts accidentelles, des scènes de tension familiale, le tout mis en image dans une atmosphère grise, tantôt sombre – avec des séquences de dialogues dans des tunnels ou des intérieur très noirs, tantôt investit d’une lumière blafarde. Nous ressentons pour les personnages aucun misérabilisme, puisque le réalisateur ne cherche pas à nous en dresser un portrait tendre. Ils ne cherche pas non plus à être cynique, comme certains films peuvent dresser des portraits sans pitié de l’humanité. Ils sont en réalité neutres : nous constatons avec eux leur ce qui leur arrive, comme si la fameuse caméra de dos représentait la main qu’ils nous tirent pour que l’on voit leur vie. Hu Bo a déclaré que la nouvelle à l’origine du film lui a permis de passer une étape dans la création artistique, pour mieux parler des autres. Bien que le film est particulièrement pessimiste, on ressent le souci d’un réalisme total dans le portrait des émotions. Hu Bo a parlé des autres, à travers sa propre vue, mais avec une profondeur sans égale dans la création. Hu Bo est un vrai dramaturge.

Ce qui fait du film un drame dans son sens le plus pur, c’est cette propension à ne créer aucun espace pour le rebondissement. Les dures péripéties qui parsèment le film sont décrits comme une fatalité et ne provoquent aucune surprise, seulement une contemplation de tout un monde.

Un film global

Un film de quatre heures, où l’on visite une ville de centaines de milliers d’habitants, de long en large : appartements, école, rues, cafés, chantiers, parc…

Sur le blu-ray du film A brighter summer day d’Edward Yang édité chez Carlotta, le spécialiste du cinéma chinois Jean-Michel Frodon qualifie ce film, lui aussi de quatre heures, de film-monde, en raison des grandes dimensions que cette fiction recouvre. A brighter summer day décrit le chaos politique et social à Taïwan au début des années 60, à travers le portrait de collégiens qui tombent dans la délinquance. Bien que la portée finale des deux films soit très différente, ils possèdent les caractéristiques communes d’être de grandes fresques qui peignent une époque, et qui happent le spectateur par la dilatation temporelle liée à la durée et au montage.

La Chine est un pays qui a connu au XXIème siècle une croissance sans commune mesure. De fortes inégalités de richesses persistent, et – le cinéma moderne l’a bien montré, les zones industrielles du Nord qui ont fait rayonner l’imagerie de la République Populaire de Chine dans le seconde moitié du XXème siècle ont été complètement délaissées (nommons des films que Une pluie sans fin de Dong Yue, et Red amnesia de Wang Xiaoshuai). Mis à l’écart du développement de villes du futur tels que Shanghai, Pékin ou Shenzhen, les habitants de la ville de An elephant sitting still sont l’incarnation exacte des oubliés d’une nation. Filles ou garçons, jeunes ou vieux, mères de famille ou pères au chômage, An elephant sitting still parle de tout un chacun et en cela, sa portée est immense.

(Dés)espoir

An elephant sitting still fait sans aucun doute partie des chefs-d’œuvre du cinéma moderne. Son intention est mille fois vue mais sa manière de dérouler le cheminement qui y mène, efficace dès les premières minutes, est d’une trop grande qualité pour passer à côté. Bien entendu, il faut pouvoir encaisser le choc de ce spleen sur pellicule, car le film ne nous mène nulle part pour y remédier.

Encore que. Le plan final, qui se situe effectivement nulle part, a de drôles d’air d’une communauté nouvelle en pleine constitution. Comme si la souffrance endurée durant cette journée du diable avait forgé les corps et les esprits de ces pauvres hères, de telle manière qu’ils puissent se redécouvrir, ailleurs, et en compagnie d’inconnus. Hu Bo ne nous aurait-t-il vraiment laissé aucune solution ?

Publicité

Un commentaire sur “Peindre un monde – AN ELEPHANT SITTING STILL de Hu Bo (2019)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s